La stratégie du bouc imaginaire

Vous connaissez le principe du bouc émissaire. C’est cet individu ou ce groupe d’individus auxquels la collectivité fait endosser la responsabilité des maux qui l’accable pour éviter d’assumer ses propres erreurs. Il en va du bouc émissaire dans une communauté humaine comme du loup oméga dans une meute : c’est sur lui que le groupe, encouragé par le loup alpha, va passer toute son agressivité ; il est, bien malgré lui, l’élément fédérateur de meute, le souffre-douleur, la victime expiatoire, le coupable universel.

Or voilà : dans notre monde où l’information circule un peu trop vite et trop librement au goût de certains, s’en prendre à une minorité identifiable devient de plus en plus compliqué. C’est qu’avec internet, les minorités peuvent s’organiser, se faire connaître et se trouver des défenseurs ; rendant ainsi la tâche de ceux qui veulent leur faire porter le chapeau d’autant plus ardue.
Il a donc fallu trouver une parade, un moyen de faire en sorte que le bouc émissaire ne puisse pas se défendre malgré tous les moyens de communication dont il dispose.

De là, l’idée géniale du bouc imaginaire.

Non seulement ce bouc-là ne peux pas se défendre mais il n’en aura jamais ne serait-ce que la volonté pour une raison extrêmement simple : il n’existe pas.

Un exemple classique, ce sont les fameux spéculateurs. À chaque fois, depuis des siècles, qu’un gouvernement (les loups alpha) a joué aux apprentis-sorciers avec sa monnaie, la hausse des prix qui s’en est suivie a toujours été mise sur le dos du spéculateur. Il a pris des noms différents selon les lieux et les époques mais il a toujours été là. Sous Louis XVI, par exemple, il est arrivé plus d’une fois que des familles entières de meuniers ou de boulangers se fassent massacrer par une foule en colère au motif qu’on les suspectait d’être des « accapareur ». Aujourd’hui encore, vous pouvez rencontrer des Vénézuéliens qui viennent de changer leurs bolivars contre des dollars au marché noir tout en vouant aux gémonies les « spéculateurs » qui affament le peuple.

Le bouc imaginaire a ceci d’extraordinaire qu’il ne réalise, en général, que le bouc s’était lui que quand il a déjà les deux pieds sur l’échafaud et la corde autour du cou. C’est-à-dire un peu trop tard.

En termes de communication politique, c’est donc un outil extrêmement pratique. On peut, à loisir, l’accuser des pires horreurs et lui mettre sur le dos tous les malheurs du monde sans que personne ne songe à prendre sa défense puisque, précisément, personne ne se croit visé.
Un des boucs imaginaires les plus en vogue du moment — d’un front à l’autre — c’est ce fameux « néolibéralisme ».

C’est un bouc imaginaire de compétition celui-là : selon qui s’exprime, à peu près n’importe qui peut se voir intenter un procès en néolibéralisme sans que personne ne vienne défendre les néolibéraux ; et pour cause : personne ne se sent visé et personne ne connait personne qui se sente visé. C’est juste que le « néolibéralisme », dans le monde des idées, n’existe que dans l’esprit de ceux qui en ont fait leur bouc imaginaire. Au pire, on choisira un économiste — mort de préférence — pour lui faire porter l’habit : c’est pratique, ni Friedman ni Hayek ne peuvent se défendre.

La puissance extraordinaire de ce bouc imaginaire c’est que lorsqu’on vous accuse d’être néolibéral, vous niez de toutes vos forces — et en toute bonne foi — votre appartenance à ce groupe. Comme les « sorcières » d’antan en sommes. Seulement voilà, vos dénégations n’ont qu’un seul effet dans l’esprit de vos accusateurs : celui de les conforter dans l’idée que les néolibéraux ourdissent un complot !

C’est là que toute la structure du storytelling à la Naomi Klein (et al) révèle son génie : pour être absolument parfait, le bouc imaginaire doit nécessairement nourrir en secret je ne sais quel funeste dessein. C’est absolument imparable : même si vous arrivez à convaincre votre contradicteur de votre bonne foi, il en conclura que vous n’êtes qu’un pauvre imbécile manipulé par les « néolibéraux ». Il n’y rien à faire, rien à dire : vous êtes pris dans une sorte de dialectique circulaire sans aucune porte de sortie.

Vous ais-je déjà parlé du complot post-socialiste ?

 
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